«Tout bonheur est négatif, sans rien de positif; nulle satisfaction, nul contentement, par suite, ne peut être de durée : au fond ils ne sont que la cessation d'une douleur ou d'une privation, et, pour remplacer ces dernières, ce qui viendra sera infailliblement ou une peine nouvelle, ou bien quelque langueur, une attente sans objet, l'ennui. C'est de cette vérité qu'on trouve une trace dans ce fidèle miroir du monde, de la vie et de leur essence, je veux dire dans l'art surtout la poésie. Un poème épique ou dramatique ne peut avoir qu'un sujet : une dispute, un effort, un combat dont le bonheur est le prix; mais quant au bonheur lui-môme, au bonheur accompli, jamais il ne nous en fait le tableau. À travers mille difficultés, mille périls, il conduit ses héros au but : à peine l'ont-ils atteint, vite le rideau! Et que lui resterait-il à faire, sinon de montrer que le but même, si lumineux, et où le héros croyait trouver le bonheur, était pure duperie; qu'après l'avoir atteint, il ne s'en est pas trouvé mieux qu'auparavant. Comme il ne peut y avoir de vrai et solide bonheur, le bonheur ne peut être pour l'art un objet. A vrai dire, le but propre de l'idylle, c'est justement la peinture de ce bonheur impossible : mais aussi, chacun le voit bien, l'idylle par elle-môme, n'est pas un genre qui se tienne. » Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme representation, quatrieme livre, paragraphe cinquante-huit |